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©Jean-Louis fernandez

Mon Kunsten

Reflexion de Waddah Saab, 1er juin 2015

Il y a quelques jours de cela, en attendant de voir Las Ideas de Federico León, j’ai demandé à un spectateur qui venait de s’asseoir à mes cotés d’où il venait. De la Corée du Sud, m’a-t-il dit, et vous? De France, mais j’habite Bruxelles depuis 20 ans. 20 ans, s’est-il exclamé, mais c’est l’âge du Kunsten Festival des Arts!

Je ne m’en étais jamais rendu compte. Je n’ai pourtant raté aucun Kunsten depuis 20 ans. Le Kunsten s’est subrepticement installé dans ma vie, il vient tous les ans avec le printemps, il en est la plus belle manifestation, je l’attends, je m’y prépare et je m’y plonge corps et âme.

A présent, j’y invite mes amis, de France ou d’ailleurs. Venez au Kunsten, leur dis-je, c’est un festival formidable, vous pourrez même dormir chez moi. Mais cette générosité de façade est intéressée, c’est que j’aime parler à l’infini des spectacles que je vois, de ce qu’est le théâtre, une performance, de ce qui fait qu’on est saisi en cœur et en esprit par un acteur, et il faut ajouter à présent un performeur. Une émotion partagée est décuplée, légitimée, un antidote puissant à la solitude moderne. Une émotion non partagée, une opposition sur un spectacle est un déchirement, qui souvent tourne à l’affrontement feutré, parfois violent verbalement.

Et aucun festival ne provoque plus ces controverses que le Kunsten. Il m’arrive de me disputer avec moi-même sur un spectacle du Kunsten.

Longtemps ma compagne et moi y sommes allés, sentant son exceptionnelle vitalité, mais sans la pleine conscience de son importance dans le paysage théâtral européen. C’était l’époque de Frie Leysen. Nous vivions le Kunsten comme un chef-d’œuvre inconnu, le secret théâtral le mieux gardé d’Europe. Une époque de découvertes fantastiques. Roméo Castellucci et Christoph Marthaler avant qu’ils ne soient des habitués des festivals français et des figures majeures du théâtre. La recherche du temps perdu par Guy Cassiers, qui soudain me fit comprendre qu’on peut faire théâtre de tout, même des introspections sinueuses de Proust. La Mouette par Arpad Schilling dans la cour de La Bellone, un des moments de théâtre le plus pur qu’il m’ait été donné de voir. Et surtout cette ouverture sur le monde dans son entièreté: un foisonnement de spectacles et de performances venus d’Iran, de Singapour, d’Afrique du Sud, d’Argentine…

Avec Christophe Slagmuylder, c’est un Kunsten désormais reconnu qui est advenu. Un rendez-vous incontournable pour les programmateurs européens. Des gens importants, directeurs de lieux, metteurs en scène, l’envahissent, viennent scruter les tendances, faire leur marché dans le festival le plus branché d’Europe. De simples amoureux de théâtre viennent d’aussi loin que la Corée du Sud pour y assister. Fort de ma légitimité de pionnier, je les observe avec condescendance: tous ces nouveaux arrivés ne connaissent pas mon Kunsten. Ils ne savent pas comment ce festival a changé Bruxelles, ce qu’il a fait circuler dans le théâtre européen et mondial, comment il a changé ma vie. Et aussi parce que quelque chose d’irréductible au snobisme des grands festivals européens demeure dans le Kunsten. Cela tient peut-être à cette combinaison improbable de simplicité dans l’attitude et de grandeur dans la vision artistique qui caractérise les grands directeurs artistiques d’ici. On ne se la joue pas « artiste » en Belgique, comme on le fait en France.

J’aimais le théâtre avant le Kunsten, je l’ai toujours aimé, me semble-t-il. Mais ma connaissance et mon amour du théâtre ont grandi avec le Kunsten, et contre lui aussi. A commencer par cette distinction que j’ai toujours trouvée artificielle entre théâtre et performance.

C’est que, performance ou théâtre, images ou textes, il se passe quelque chose quand l’acteur/performeur sur scène m’interpelle sur l’essence de l’Humain. Et peu importe le 4e mur. Les murs ne sont que fermetures de notre cœur et esprit. L’acteur qui me parle de l’Humain, qui se met en danger pour m’en parler avec son corps, fait sauter tous ces murs. Alors l’émotion nous envahit. Il y a quelque chose des jeux du cirque dans le théâtre. De tout mon cœur, de toute mon âme tendue vers l’acteur/performeur, je viens assister, non pas à sa mise à mort, mais à la mise à nu de son cœur, de sa chair, à une forme de sacrifice par lequel je communie avec l’Humain en lui.

Il m’est parfois arrivé de penser que la programmation du Kunsten était trop obsédée par la forme nouvelle, comme l’était déjà Treplev dans La Mouette de Tchékhov. Que cette obsession venait au détriment de l’engagement de l’acteur / performeur, sans lequel la communion avec le spectateur ne se produit pas. On voit parfois en effet au Kunsten des spectacles ou performances d’une grande intelligence ou virtuosité technique à qui il manque l’engagement, la mise en danger de l’acteur sans laquelle l’expérience humaine essentielle du théâtre est absente.

Mais, de ces recherches formelles, toujours créatives, le plus souvent passionnantes, d’autres se saisiront pour recommencer l’expérience vivante de l’acteur, du théâtre. Pour cela, je prends tout du Kunsten, y compris les recherches formelles qui ne descendent pas dans le corps. En 20 ans, il n’y a pas eu une seule édition de mon Kunsten qui ne m’ait réservé un ou deux moments de grande émotion.

Cette année, ce furent le poète aveugle de Jan Lauwers et My breathing is my dancing d’Anne Thérèse de Keersmaeker. Rien de virtuose dans ce dernier, juste la grâce légère, enfantine, d’une danseuse, si grande chorégraphe que j’en oubliais l’être de chair et d’enfance que son corps abrite. Anne Thérèse de Keersmaeker l’a exhumé et les larmes me sont venues aux yeux.

« Je m’étais mis un plafond de verre »

Clarisse Fabre – Le Monde 11 juin 2015

 

Diversité sur les scènes : reconnaître les différences sans renoncer à l’universalité

Tribune de Blandine Savetier et de Waddah Saab – Mediapart 20 avril 2015

Dans « Composition française », émouvant retour sur son enfance bretonne, l’historienne Mona Ozouf écrit: « Quand je réfléchis à la manière dont les Français ont senti, pensé, exprimé leur appartenance collective, deux définitions antithétiques me viennent à l’esprit… L’une, lapidaire et souveraine, « la France est la revanche de l’abstrait sur le concret », nous vient de Julien Benda. L’autre, précautionneuse et révérente, « la France est un vieux pays différencié », est signée d’Albert Thibaudet. »

La France de Benda, nous explique Mona Ozouf, est un produit de la raison, non de l’histoire. Surgie du contrat, elle est une nation dont la simplicité puissante, obtenue par l’éradication des différences, unit toutes les communautés sous les plis du drapeau, c’est la diversité vaincue. La France de Thibaudet, sédimentation d’une longue histoire, concrète et non abstraite, faite de l’identité ethnique et culturelle des « pays » qui la composent, de ses langues, des mille façons d’y vivre et mourir, est la diversité assumée. Aujourd’hui, dans les représentations que les Français se font de leur pays, la France une et indivisible de Benda l’a emporté.

Si nous avons voulu commencer notre contribution par cette longue référence à Mona Ozouf, c’est qu’elle éclaire singulièrement le débat sur la diversité dans les scènes françaises.

Le 30 mars dernier, s’est tenue à la Colline, Théâtre National, une réunion publique consacrée à 1er Acte, une expérience menée par ce théâtre, le metteur en scène Stanislas Nordey et avec le soutien de mécènes qui visait à aider des « jeunes issus de la diversité », dans leur parcours théâtral à venir. La discussion y fut vive, nous renvoyant à la controverse publique lors des représentations d’Exhibit B de Brett Bailey en novembre 2014.

Dans les deux cas, la France abstraite de Benda, celle de la diversité vaincue, nous a paru embarrassée, ne sachant plus comment parler des inégalités qu’elle a laissé se creuser entre Français d’origines ethnico-culturelles différentes. L’embarras commence par la difficulté à nommer l’objet de notre action : la France de Benda n’aime pas parler d’identité ethnique. L’Egalité fondatrice de notre république s’accommode mal d’une réalité qui se traduit par des discriminations ethniques et sociales. Par égard à cette France théorique, abstraite, que nous avons peur de malmener parce qu’elle nous semble l’ultime rempart contre la xénophobie, nous adoptons des expressions empruntées comme « Français issus de la diversité ». Il va nous falloir apprendre à parler simplement : dire Français « noirs », « arabes » ou « asiatiques », ce n’est pas renoncer à l’égalité, c’est refuser de confondre celle-ci avec la ressemblance.

Française « blanche » et Français « non-blanc », travaillant et vivant ensemble, nous comprenons intimement comment la discrimination s’institutionnalise subtilement sur des bases ethniques. Nous comprenons la violence que la France abstraite de Benda fait à la France réelle de Thibaudet. Mais notre engagement concret au quotidien nous a appris à être circonspects par rapport à l’approche idéologique de problèmes réels, surtout quand elle s’exprime au nom d’un « NOUS » totalisant, qui excommunie et empêche des voix singulières et nuancées de s’exprimer. Une vision de la France radicalement partagée entre « Blancs » et « non-Blancs » où seuls des Français « non-blancs » auraient la légitimité de se saisir du racisme postcolonial, ne saurait être nôtre.

Poser en termes politiques la question de la non-diversité de nos scènes théâtrales est nécessaire. Le volontarisme politique qui a porté des femmes à la tête des Centres Dramatiques Nationaux peut et doit aussi faire avancer la cause de la diversité ethnique sur nos scènes.

Mais cela ne nous empêche pas de voir la réalité du manque criant de Français « noirs », « arabes » ou « asiatiques » dans nos écoles nationales de théâtre, et de mener des actions concrètes et immédiates pour corriger cette injustice. Il est possible de s’attaquer immédiatement aux préjugés qui empêchent des metteurs en scène et directeurs de donner à des acteurs « non-blancs » des rôles qu’un imaginaire figé ne voudrait voir que « blancs ». Cela ne nous empêche pas d’ouvrir immédiatement les programmations des théâtres à des textes d’écrivains et dramaturges qui rendent compte de la réalité diverse du monde. Tout ceci peut être fait par des « Blancs » comme par des « non-Blancs ».

Héritiers de la France de Benda autant que de celle de Thibaudet, nous avons vis-à-vis de la discrimination positive, et particulièrement des quotas, une hésitation que nous voulons partager dans ce débat.

Pour moi, Blandine Savetier, metteure en scène, le choix d’un acteur pour un rôle est le résultat d’une rencontre dans le travail. Aucune obligation ou pression politique ne me fera renoncer à ma subjectivité et à mes désirs d’artiste. Quand j’ai mis en scène Oh les beaux jours de Beckett avec Yann Collette dans le rôle de Winnie, je n’ai pas cherché à « faire un coup », j’ai fait un choix artistique qui m’a paru profondément cohérent. De la même manière, je n’ai aucune hésitation à travailler avec des acteurs de n’importe quelle couleur de peau, quand se produit la rencontre humaine et artistique qui crée ce désir en moi. Une telle rencontre vient d’avoir lieu, au cous du travail que j’ai mené dans le cadre de 1er Acte au Théâtre de la Colline, avec deux des jeunes comédiens « issus de la diversité ». Je souhaite travailler à l’avenir avec eux pour la qualité de leur jeu et non pour la couleur de leur peau.

Pour moi, Waddah Saab, qui ai géré des politiques publiques (européennes) avant de me consacrer à la dramaturgie, la discrimination positive (y compris sous la forme de quotas) est un instrument politique légitime pour surmonter les discriminations institutionnalisées. Comme individu pourtant, je mesure l’ambiguïté éthique qu’il y a à lutter contre une discrimination ethnique subtile par une contre-discrimination institutionnalisée. Et comme Français aux parents originaires du Moyen-Orient, ayant grandi au Sénégal, il m’a toujours été plus facile d’affronter les discriminations que de devoir n’importe quelle fonction à une discrimination positive.

Quiconque veut lutter au concret contre la discrimination ethnique institutionnalisée et pour la reconnaissance de la diversité s’expose à être taxé de racisme à l’envers. A la France réelle de Thibaudet qui prônerait la discrimination positive pour donner vie à sa diversité, la France abstraite de Benda opposera toujours son principe d’égalité. Telle est la tension avec laquelle il nous faut tous avancer, sans simplification ni anathème.

Nous en avons aujourd’hui l’opportunité, grâce au vif débat que la restitution de 1er Acte a provoqué. Il y a eu des propositions intéressantes qui sont restées inaudibles, noyées qu’elles étaient dans la polémique. Nous en reprenons une.

Pourquoi ne lancerions-nous pas, de manière aussi inclusive que possible, un diagnostic rigoureux, scientifique, avec des chercheurs, sur les causes de cette non-représentation ? Nous ne nous attendons pas à faire des découvertes extraordinaires à cette occasion. Chacun de nous a, sur la base de son expérience personnelle, des idées sur les obstacles à une meilleure représentation de la diversité ethnique de la France sur nos scènes. Un diagnostic partagé nous aidera cependant à nuancer nos jugements, surmonter des préjugés, comprendre plus finement les mécanismes de l’exclusion, notamment la part socioéconomique dans les discriminations ethniques, et ajuster ainsi les actions correctives pour en améliorer l’impact. La principale vertu de cet exercice, s’il est conçu et mené en y incluant tous les acteurs de ce vaste chantier, serait aussi de le dépassionner en le fondant sur des données objectives, de nous faire parler et travailler ensemble.

Nous aspirons à la reconnaissance d’une France réelle, qui fasse place et donne vie à sa diversité. Mais nous ne voulons pas renoncer à la vision puissante d’une France produit de la raison, d’un contrat universel fondé sur la devise de la République. Entre la France universelle de Benda et la France diverse de Thibaudet, il n’y a pas un choix binaire à opérer, mais un chemin à tracer pas à pas, au milieu des incertitudes, vers une égalité qui fasse place à la différence.

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France Culture, Les Nouvelles vagues 

« Noir(e)(s) (2/5) : Noir plateau »
Emission du mardi 12 mai 2015, 16h00
Interview de Blandine Savetier, et de Josué et Souleymane, au sujet de la diversité culturelle dans le milieu du spectacle vivant.