LA VIE DANS LES PLIS Henri Michaux

L’œuvre d’Henri Michaux fait partie des terres poétiques les plus énigmatiques du XXe siècle. Elle reste méconnue, si ce n’est le souvenir flou du personnage Plume, cousin éloigné de Charlot. Et peut-être la réminiscence de certains titres dont les noms et les sonorités frappent l’imaginaire : Qui je fus, Poteaux d’angle, Connaissance par les gouffres, Espace du dedans, La nuit remue, Face aux verrous, Paix dans les brisements, La Vie dans les Plis.

Aborder l’œuvre d’Henri Michaux, c’est comme s’aventurer sur un continent dont il est difficile de dessiner les contours tant il est vaste et échappe par sa multiplicité de formes et de thématiques à l’analyse et au classement.

Une œuvre qui témoigne d’une quête de soi, jamais acquise, mais soutenue par une vitalité poétique et une curiosité hors du commun. Un être qui mène une lutte acharnée contre ses propres insuffisances.

Michaux a vécu son univers intérieur en expansion, poussant toujours les limites du connu. Il expérimente une observation quasi médicale de lui-même. Il navigue de l’expérience à la conscience, comme un rêveur qui aurait trouvé une porte dérobée pour sortir instantanément de son rêve, en couche les images sur le papier et y retourne aussitôt. Tous les moyens sont bons, pour une exploration inlassable de l’imaginaire.

Dans une société fondée sur la rationalité et qui s’enlise sous des représentations insuffisantes et figées de la réalité humaine, les forces poétiques à l’œuvre chez Michaux libèrent nos identités morcelées et nous ouvrent sur des dimensions humaines insoupçonnées.

Michaux se refuse à une vision strictement tragique des choses et préfère y administrer une dose de rire ou d’absurde. Nous avons cherché à créer le langage et les images scéniques de cette vitalité audacieuse, de cette étrangeté enfouie, de ces pulsions archaïques, de ce monde des rêves et de la nuit. Nous avons inventé une forme théâtrale et musicale traversée de textes, poèmes, partitions musicales, chants, improvisations muettes, situations fictives ou poétiques… qui se voudrait une métaphore de cet homme aux voix multiples, à l’humour acide, aux fantasmes truculents.

Plus que jamais dans ce dialogue des matières et de ses résonances, nous souhaitons aiguiser les sens et faire fête à l’imaginaire.

Blandine Savetier

Michaux : un chemin de traverse

 

Henri Michaux n’affectionnait pas le titre d’écrivain, il se percevait comme un expérimentateur, abordant la réalité comme une tâche et une invention perpétuelle. Il rejetait tout ce qui peut aboutir à la fixité de l’être et qui contribue à enfermer chacun ou chaque chose dans des limites qui ne sauraient être qu’arbitraires et conventionnelles.

Les matériaux scéniques de La vie dans les plis explorent ce mouvement de pensée, le caractère multiple et mouvant de la perception du réel, et met à l’épreuve le principe d’incertitude qu’éprouvait organiquement Michaux.

L’écriture scénique traduit ce mouvement perpétuel du regard qui traque le réel de différentes manières, entre le large champ de la vision éloignée et la précision de la vision rapprochée.

La scénographie donne à voir un endroit de transit, qui pourrait être un hall de gare. Mais un hall fictif, qui possède son spectre d’abstraction. Notre mettons en jeu un endroit de passage, d’attente en écho à cet arpenteur du monde du dehors et du dedans, à celui qui a refusé longtemps la sécurité d’un habitat fixe, préférant l’anonymat et la liberté d’une modeste chambre d’hôtel.

Notre lieu est peuplé de gens de toutes sortes, hommes et femmes avec des identités, des statuts. Ils parcourent l’espace et le remplissent d’actions qui tentent de masquer le vide qui les constitue et dans lequel ils vivent. D’autres aux contours incertains errent ou attendent.

Et puis il y a des hommes et des femmes venus d’ailleurs qui mettent en doute ce mode d’être au réel. Certains transgressent les obligations morales pour donner libre cours à leur propre désir. Surgissent aussi des créatures du monde des rêves et de la nuit, nées de ce remuement intérieur cher à Michaux, de son trouble face à son époque – avec pour toile de fond deux guerres mondiales – de son refus de la pensée unique, pour donner libre cours à des postures de l’esprit et du corps non répertoriées.

La construction morcelée tente de révéler la complexité d’un monde sans cesse interrogé. C’est une suite d’écritures fragmentaires, de visions, de tableaux. Ce n’est pas la logique de cause à effet ou d’évènements objectifs qui gouvernent les structures temporelles mais l’enchaînement imprévisible des pensées, des images, des sensations rythmiques. Nos paysages mentaux sont mobiles, à jamais inachevés.

Pour les interprètes, c’est se tenir au plus près d’une vérité relative de chaque sensation, de chaque mouvement de pensée. Faire en sorte que le temps qui les traverse soit plein. De sensations, d’interrogations.

Michaux a beaucoup écrit et peint. Mais il aurait aimé écrire de la musique, qu’il pressentait plus apte à ouvrir les brèches des profondeurs démoniaques de l’être. Nous avons choisi de mettre en mouvement un paysage sonore discontinu, archaïque et sophistiqué, qui imprime à chaque séquence un rythme propre.

Des temps vides et des temps pleins, qui nous renvoient quelque chose de notre humanité. Etre partie prenante à la société, c’est accepter de se soumettre à ses rythmes. Etre exclus, c’est perdre tout pouvoir sur l’organisation du temps même si on reste soumis à un rythme, celui qui bat la mesure en dehors de son corps. Michaux rejette violemment ce diktat du temps, cet ordre anonyme qui harcèle la vie de l’homme et le transforme en sections répétitives. A travers ses figures d’impuissants, il nous propulse dans un temps autre. Les moments de rêve, de visions dézinguent ce tic-tac implacable et invitent à des accalmies poétiques.

Notre plateau est le lieu d’invention d’une langue qui croise une multiplicité de points de vue mais aussi une pluralité de styles, à l’instar de Michaux. Notre démarche est d’ouvrir le champ de possibles rencontres et articulations entre différents modes d’expression (jeu, musique, image) pour donner à entendre des fragments d’une œuvre dont le sceau est l’irrespect absolu d’une cohésion ultime ou de l’enfermement dans un style.

Blandine Savetier, octobre 2011

La Vie dans les plis d’après l’œuvre d’Henri Michaux, spectacle musical, conception et mise en scène Blandine Savetier et Thierry Roisin à la Comédie de Béthune en octobre 2011, tournée à Nanterre les Amandiers à Paris en octobre 2012.

 « La vie d’Henri Michaux ne fait pas qu’un pli : A la Comédie de Béthune, la vie et l’œuvre de l’auteur de Monsieur Plume, est valeureusement portée de manière insolite à la scène par 8 comédiens et 9 musiciens […] La mise en scène parvient à donner et à éprouver ce remuement intime, tout de rage gesticulante, empreint d’humour et d’angoisse à la fois. Les comédiens ne parlent pas énormément. Ils évoluent sur une scène volontiers plongée dans la pénombre ou soudain illuminée par éclairs, superbe travail de Stéphanie Daniel qui parvient à reproduire, sur la rétine du spectateur, les impressions de crépitements et de décharges électriques que peut provoquer la mescaline, cette drogue qu’expérimenta Michaux sous strict contrôle médical. Les interprètes peuvent adopter les attitudes corporelles insolites, voire inédites. Deux hommes par exemple, ont le bras long dans une manche d’une dimension géante. A l’étage, côté musicien, quelqu’un hisse un oreiller avec un fil de pêche. L’un se jette pour dormir sur des matelas qui bougent tous seuls. Des actions se succèdent toutes régies par des individus sans identité définie. Des morceaux d’êtres adossés un temps contre un mur perdent d’un coup tout appui et des femmes gigantesques passent et repassent avant de déserter le plateau. Ainsi, tout un peuple incertain va et vient dans un mouvement perpétuel anonyme ou festif. Rien n’est jamais sûr. Les sons naissent des cuivres par bouffées brèves. Michaux souffrait du cœur, il avait cette formule, « ce petit être au souffle court ». La vie dans les plis rend avec grâce la diversité des styles de Michaux.
Muriel Steinmetz, l’Humanité, le 17 octobre 2011

 « J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. », lit-on dans Passages. Porter à la scène, c’est-à-dire rendre au visible, l’œuvre d’un homme qui a tout fait pour y échapper (n’acceptant jamais qu’on enregistre sa voix et très peu qu’on le photographie), relève de la gageure. L’œuvre de Michaux va à l’encontre de la vie – et d’abord de la sienne – afin de trouver, dans la création ou les échappatoires psychotropes, la quintessence du monde au-delà des aléas putrides du quotidien. Le spectacle conçu par Thierry Roisin et Blandine Savetier est justement « une invitation à défaire le quotidien et faire fête à l’imaginaire » : l’odyssée d’une intimité polyphonique peuplée d’êtres fantastiques comme échappés des dessins ou surgis des mots de cet expatrié de l’existence qu’était Michaux. Envahissant, violent, violeur, le monde est une menace constante : l’art est son paravent et son exorcisme. Roisin et Savetier proposent donc une espèce de traversée ethnographique de l’espace du dedans, en compagnie de personnages inquiétants ou drôles, interprétés par des comédiens dont les physiques, les âges, les costumes (remarquable travail d’Olga Karpinsky) et le jeu composent une palette richissime où les deux metteurs en scène puisent la matière de leur composition.
Remarquable complémentarité des talents Les musiciens, issus de l’ensemble Muzzix, interprètent une partition sonore qui accompagne le jeu et les textes de Michaux en donnant l’impression d’emprunter au poète les figures de style de son écriture : parataxe, ellipse, asyndète, art du court- circuit et de la juxtaposition, art de la rupture paraissent dompter le monde en rivalisant d’inventivité avec la complexité de l’écriture. Les neuf musiciens, installés sur la mezzanine du décor (hall de gare, hangar de transit, représentation du stockage inconscient dans lequel puiser des matériaux refoulés, lieu des associations libres par les ouvertures duquel surgissent fantasmes et inventions ludiques sans ordre ni logique), répondent aux huit comédiens qui le peuplent et l’animent. L’équilibre entre le travail des musiciens, dirigés par Olivier Benoît, et celui des acteurs, est d’une remarquable harmonie. Tous ces interprètes offrent autant d’entrées possibles dans l’œuvre complexe de Michaux : lorsque l’oreille décroche du texte, l’œil y retourne ; si les mots se font trop empressés, les notes prennent le relai ; quand la lumière sature la rétine comme sous l’effet de la mescaline, le son peut aussi jouer à irriter les tympans ; et lorsque la raison abdique, l’imagination prend la barre ! L’ensemble compose un spectacle exigeant et foisonnant, qui réussit néanmoins, de pirouettes humoristiques en trouvailles fascinantes, à solliciter les sens, sans jamais les lasser. Roisin, Savetier et les leurs parcourent Michaux : « l’aventure d’être en vie » d’une manière aussi intelligente et aussi puissamment sensible mérite d’être saluée ! »
Catherine Robert, la Terrasse, octobre-novembre 2011

 « Royaume de l’expérience artistique et scientifique, La vie dans les plis franchit une limite qui ouvre le chemin de tous les possibles. Que le spectateur ne cherche pas de sens ou d’histoire. Qu’il se laisse plutôt submerger par la force des images et par une partition musicale fusionnant avec celles-ci. Ecoutez des notes à laquelle votre oreille n’est pas habituée, jouées par un ensemble de musiciens sur scène qui, comme sortis des catacombes viennent accompagner des comédiens transcendés, dont les corps brûlants et vibrants forment de véritables instruments à leur tour.
Des images subliminales et métaphoriques qui atteignent le spectateur là où jamais on ne cherche à le toucher. Les séquences sont saisissantes car elles donnent naissance à des images que notre état de conscience ne se permet pas forcément de créer, mais que notre inconscient sait très bien prendre en charge lors d’un sommeil profond. Le temps est étiré, les corps déformés, démesurés ou à moitié cachés, l’espace est décuplé, découpé, creusé […] Cette mise en scène permet autant d’interprétations qu’il y a de spectateurs car c’est un véritable « Imaginarium » dans lequel chacun est libre d’avancer sans y être forcé.
L’équipe artistique réalise un saut dans l’histoire du théâtre tant elle aboutit à sa quête. Elle puise son originalité dans une source unique que Thierry Roisin et Blandine Savetier ont su irriguer jusqu’au bout. Ils ont su imposer une vision sans pour autant prendre le spectateur en otage. Chacun tire sa conclusion de cette expérience sans égal, d’une qualité honorable et où l’absence de toute rationalité ne bascule jamais dans le « n’importe quoi ». »
Marie Surget, Un fauteuil pour l’Orchestre

« Pour explorer le continent Henri Michaux, un spectacle plastiquement et musicalement très réussi. Il y a du mouvement et de la vie dans le spectacle. Sans que l’on s’arrache les cheveux ni que l’on se lasse tant l’étrangeté de son univers intrigue, surprend et séduit. Dans un plaisir qui ne fait que croître et embellir quand la musique entre dans la danse. Car l’ensemble Muzzix dirigé par Olivier Benoît, qui a composé une partition originale, est magnifique de présence et de texture. Les trois cosignataires de cette création originale ont élagué l’œuvre foisonnante d’un artiste grand voyageur et touche à tout. Le climat d’extravagance, voire de douce folie qu’ils en ont restitué donne à rêver. Il y a bel et bien dans La vie dans les plis de purs moments de poésies. »
Christian Larivière, La Voix du Nord

Mouvements 1950

LA VIE DANS LES PLIS

d’après l’œuvre d’Henri Michaux

 

Conception et mise en scène
Blandine Savetier et Thierry Roisin

Composition et direction musicale
Olivier Benoit

Michaux-01-b
DISTRIBUTION
Avec
Marion Coulon, Olivier Dupuy, Sébastien Eveno, Frédéric Leidgens, Samuel Martin, Bruno Pesenti, Anne Sée, Irina Solano
Musiciens
Sakina Abdou, Ivann Cruz
patrick Guionnet, Martin Granger, Peter Orins, Christian Pruvost, Antoine Rousseau, Jean-Baptiste Rubin
Scénographie
Sarah Lefèvre
Costumes
Olga Karpinsky
Eclairages
Stéphanie Daniel
Régie générale
Baptiste Chapelot
Régie lumière
Arnaud Seghiri
Régie son
Julien Lamorille
PRODUCTION

La Comédie de Béthune, Centre dramatique national Nord-Pas de Calais

Coproduction Béthune 2011, Capitale régionale de la culture, Muzzix  | Cie Longtemps je me suis couché de bonne heure.

DATE DE CREATION
2011 Comédie de Béthune
TOURNEE

Centre dramatique national Théâtre Nanterre-Amandiers

Michaux-01-a
Michaux-01-c