LE PRESIDENT Thomas Bernhard

Honorable assistance… tout est risible quand on pense à la mort. Thomas Bernhard a prononcé ces mots le jour où lui fut remis le Prix National Autrichien.

La condition d’être mortel fonde la tragédie d’être homme. C’est cela même qui fait que tout le reste est objet de dérision. C’est ainsi que Thomas Bernhard nous dit que tragédie et comédie sont inséparables dans son œuvre. Et la comédie chez Bernhard ne procède pas par le rire qui divertit, qui détourne de la mort. On y regarde plutôt la mort en face et on rit.

De la mort, il est beaucoup question dans Le Président. La pièce se déroule dans une ambiance insurrectionnelle. Le couple présidentiel vient d’échapper à un attentat qui a emporté un colonel et le chien de la présidente. Les élites du pays, toutes « les têtes claires » se font assassiner par les anarchistes. Le fils du couple présidentiel est lui-même passé aux anarchistes et la menace du parricide, crime suprême, tragédie par excellence, flotte tout au long de la pièce.

Une comédie du pouvoir qui commence par la présidente, mettant en scène son chien mort et Madame Gai, sa femme de chambre. Mais aussi la tragédie d’une femme qui a peur, tente de sauver les apparences, voit le pouvoir présidentiel se décomposer inévitablement, l’état tout entier sombrer et qui se lâche et lâche un mari qu’elle déteste. Au terme de cette première partie, la présidente aura joué un rôle de révélatrice, celle par qui les masques tombent et le scandale de la déliquescence du pouvoir s’expose.

La deuxième partie se déroule à Estoril, au Portugal, dans un pays pas encore sorti de la dictature, une société figée dans ses structures du début du vingtième siècle, un rêve de dictateur déchu. Le Président est venu retrouver dans cette ambiance de « conte de fées » la sérénité qu’il n’a plus dans son pays. Il se laisse aller devant sa maîtresse actrice à sa comédie du pouvoir, à des réflexions sur l’art et la politique. La vie est un jeu, le monde un grand opéra, les éclats de lucidité sur le pouvoir, le peuple, l’histoire, se succèdent avec une force implacable. La tragédie annoncée du fils parricide se met en place.

Chez Bernhard, on attend une tragédie, on la voit monter et aussitôt tombe une grosse farce qui abat cette gravité qui s’était mise en place. Ou alors au milieu d’une situation ou d’un discours grotesques, surgissent des propos d’une gravité et d’une pénétration extraordinaires sur la condition humaine.

Mais dans Le Président une présence permanente échappe à toute tentative de résumé, une réalité mystérieuse et profonde qui court dans les failles et les fêlures des deux personnages principaux, entre leurs obsessions ressassées, et qui finit par nous toucher au travers de ces souterrains obscurs que sont nos soubassements. Essayons de l’approcher par une question : pourquoi le désir de renverser la figure du pouvoir est-il si vivace et le spectacle de sa déchéance si troublant ?

Blandine Savetier

Le Président de Thomas Bernhard créé au Centre Dramatique National du Nord Pas de Calais en 2007, puis repris dans la grande salle du Théâtre National de la Colline à Paris et à l’Hippodrome de Douai.

Prix du syndicat de la critique, meilleure comédienne Dominique Valadié dans le Président de Thomas Bernhard mise en scène Blandine Savetier, décerné le 8 juin 2007 à Paris salle Pleyel.

« Le destin tragique d’un homme de pouvoir […] Pour jouer ce théâtre-là, il faut des acteurs d’exception, capable de lier le rire et l’angoisse dans un même souffle. C’est le cas de Dominique Valadié, qui interprète la présidente. Force, précision, justesse, monstruosité et humanité : Il y a tout dans son jeu. En plus, elle a ce don que l’on appelle la présence […] Il faut saluer l’élégance de la mise en scène de Blandine Savetier, une jeune femme à découvrir. Avec Le Président, elle signe sa quatrième mise en scène, la première à Paris. »
Brigitte Salino, Le Monde, le 26 avril 2007

Avec Thomas Bernhard, la Colline élit un Président tragi-comique « […] pièce sur un couple au pouvoir déliquescent dont la mise en scène de Blandine Savetier souligne bien la force tragi-comique dans la scénographie efficace d’Emmanuel Clolus. Elle évoque avec une ironie mordante le climat d’insurrection qui secoue un pays anonyme, où l’autorité vacille sous les attaques d’anarchistes-terroristes. La première partie est centrée sur l’épouse du chef de l’Etat, la Présidente qui pleure la mort de son chien d’une crise cardiaque lors d’un attentat qui a tué le conseiller militaire de son mari et martyrise sa femme de chambre muette et grise (Charlotte Clamens, parfaite). Ce personnage pathétique à force d’être drôle, est incarné avec maestria par Dominique Valadié, qui fait vivre une langue fondée sur la répétition, ressassant la formule « ambition, haine rien d’autre » avec un grain de folie obsessionnelle idéal.
« La deuxième partie se déroule au Portugal où le Président a rejoint sa maîtresse, actrice de second rang mais dans laquelle il voit une grande artiste, de même qu’il se considère comme un grand homme d’Etat. Eric Guérin campe cet homme politique dont l’ambition forcenée renvoie le public à une certaine actualité française. La pièce se clôt sur un rire franc et morbide, fil rouge du spectacle en écho à la fameuse formule de Bernhard, pour qui « tout est risible quand on pense à la mort. »
La scène, le 27 avril 2007

« Le jeu de l’échec : Que reste t-il quand les fils finissent par assassiner les pères et les mères à regarder mourir avec satisfaction les fils ? C’est dans un débordement incantatoire de mots exorcismes, la sensation proche de la nausée que nous procurent de vertige en dégoût, de choc en effroi, la pièce de Bernhard. L’idée de l’échec est essentielle. Deux lamentos, vomis avec colère et mépris par une mère, une présidente, puis par son président de mari. Si cette œuvre là, montée avec trop de respect, ne compte pas parmi les meilleures du maître, leurs défauts même – répétitivité, dégueulis systématique de mots, mollesse et banalité de l’architecture dramatique – deviennent hypnotiques. Et émouvante cette tentative toute beckettienne de se maintenir au bord de l’abîme par la force du verbe et la puissance du théâtre. Cet espace d’illusion permet de dire le monde dans toute sa violence, son absurdité, sa haine de lui-même. Hargne et haine sont en effet la substantifique moelle de tous les personnages avec trop de fureur pour ne pas suggérer les blessures d’un amour trahi… Dominique Valadié, épouse bafouée et acariâtre du Président, remplit son rôle avec une puissance démoniaque. Elle est majestueuse en monstresse terrifiante, qui finit même par dévorer ses trop falots partenaires. Logique sadique du texte cannibale ? Rares sont les héroïnes féminines chez Bernhard. Et on comprend ici pourquoi : les femmes gorgones détruisent jusqu’à la possibilité même de théâtre. Mettre en femme en scène c’est se condamner à mort. »
Fabienne Pascaud, Télérama, 2 mai 2007

« Une sacrée Madame la Présidente : elle parle non stop une heure durant, et c’est Dominique Valadié qui la joue, extraordinaire, impériale, détestable.
Ledit Président apparaît après l’entracte, il parle de « canaille populaire », il affirme « la société appelle à grand cri un homme fort ». Rires dans la salle… Un président et son épouse, dangereux personnages d’opérette, prétendent encore régner sur un pays où les actes terroristes se multiplient. La pièce est scindée en deux monologues vertigineux d’une bonne heure chacun. Dans le rôle de la Présidente, Dominique Valadié enlève d’un souffle fascinant la première partie du spectacle de Blandine Savetier. La seconde épuise car le Président (Eric Guérin) se laisse piéger par la virtuosité d’acier qu’exige le phrasé de Bernhard. Mais quelle pièce !
A noter qu’au théâtre (épouses de, aucune élue en titre, à notre connaissance) sont en général odieuses, capricieuses sinon sanguinaires. En tous cas au deuxième tour on voterait bien pour Dominique Valadié. »
Odile Quirot, Le Nouvel Observateur, le 3 mai et son blog, le 22 avril 2007

« Thomas Bernhard, rencontre au sommet : Deux mises en scène servies par deux comédiennes exceptionnelles réveillent les saines colères de l’auteur autrichien disparu en 1989. Les deux œuvres traitent de la société en déliquescence, de la comédie de l’humanité. Le constat est cruel ne laissant que le rire pour échappatoire. Lancées en spirales, les phrases s’échappent en longs ressassements obsessionnels, à la fois terribles et jubilatoires. Un vrai défi pour les acteurs. Mis en scène par Guillaume Lévêque dans Au But et par Blandine Savetier dans Le Président, ils le relèvent avec bonheur. Cependant deux comédiennes dominent : Evelyne Istria et Dominique Valadié. S’emparant d’un texte en forme de soliloque, étiré sur plus d’une heure, que le public ne voit pas passer, Dominique Valadié rend, avec un naturel époustouflant, le texte à son évidence, jusque dans ses obsessions, ses ruptures, ses énormités. Les mots sont pleins ce qui n’interdit ni les nuances, ni les déliés. La pensée toujours en mouvement. On est fasciné. Une actrice au sommet de son art. »
Didier Méreuze, La Croix, le 27 avril 2007

« Le Président ** *: […] Thomas Bernhard s’est livré à une féroce satire de ce couple de malades qui gouvernent, fable par ailleurs subtile sur le pouvoir et sa théâtralité. Risible tragédie ou pitoyable comédie, la metteur en scène Blandine Savetier, mène brillamment cette équivoque en s’appuyant sur un très bon Eric Guérin et une remarquable Dominique Valadié, acteurs qui méritent tous les suffrages. »
Jean-Luc Berthet, Le Journal du Dimanche, le 29 avril 2007

« Les monstres de Thomas Bernhard : Le Président (mise en scène Blandine Savetier) et Au But (mise en scène Guillaume Lévêque) ne sont pas des pièces fréquemment jouées. Elles ne surprendront pas ceux qui ne les connaissent pas. Une œuvre de Bernhard n’est jamais en effet que la répétition d’une autre, son reflet, son prolongement, la même variation sur les thèmes qui gouvernent jusqu’à l’obsession l’esprit de l’auteur, à commencer par la destruction suicidaire de l’homme lui-même. Si cette rumination éternelle écarte tout un public de l’écrivain autrichien, elle fait en même temps l’intérêt et la force de son théâtre, parce qu’elle est véhiculée par une écriture originale et qu’elle est au service d’une vision intéressante de l’homme, de la société et de leur histoire. La société des hommes n’est, aux yeux de Bernhard, que mensonge et leur histoire n’est que mascarade. Théâtre et politique sont deux miroirs exemplaires de cette imposture. Mais l’écriture de l’une et de l’autre, d’une égale musicalité est impressionnante. Le théâtre de Thomas Bernhard exige des représentations et des interprétations fortes. Ce que nous offre le Théâtre de la Colline n’est pas toujours à la hauteur de cet impératif, surtout sensible dans Au But.
La prestation de Dominique Valadié Le Président est éblouissante. On connaît l’exceptionnelle personnalité de cette actrice. Le rôle du dictateur fantoche est convenablement tenu par Eric Guérin. Quoi qu’il en soit, ni ici ni là, Bernhard n’est trahi. Ici et là passe l’essentiel de son tragique message. »
Philippe Tesson, La chronique théâtre du Figaro Magazine, 5 mai 2007

« Une grande actrice : Dominique Valadié en présidente : une interprétation qui tient de la percussion pratiquée sur l’infinité de la froideur humaine. La Colline propose un diptyque Thomas Bernhard qu’elle confie à deux jeunes metteurs en scène. Le Président est monté par Blandine Savetier dans la grande salle et Au But par Guillaume Lévêque dans la petite salle. Le Président est une pièce rarement montée et tombe bien en période électorale. […] le premier acte où le personnage de la présidente médit sur la gauche et l’extrême gauche, son mari n’a de mots gentils que pour le chien assassiné et l’opéra, tandis que son assistante l’habille et la coiffe. Ce moment là qui dure plus d’une heure, Thomas Bernhard pratique le pilonnage immobile, sans souci d’action et de brièveté, est magnifique et fascinant. Cette grande comédienne donne une violence apparemment toujours identique et pourtant changeante à un texte pervers dans ses mots et sa continuité. Son interprétation tient de la percussion pratiquée sur l’infinité de la froideur humaine ! Au deuxième acte, l’acteur Eric Guérin, n’est pas fait pour ce théâtre de machine-outil. Il est trop tendre. Aussi le spectacle s’affaisse-t-il en dépit de la mise en scène ingénieuse de Blandine Savetier qui a transposé l’action en France. Bonne idée c’est trop facile de rire confortablement des ridicules Autrichiens. »
G.C., Les Echos, 3 mai 2007

« Un décor qui coupe le souffle par sa beauté. D’immenses rectangles rouges ou noirs, rendus sensuels par leur mobilité chatoyante. Deux monologues, ou deux presque monologues à peine interrompus par les répliques des comparses… Etonnante Dominique Valadié, à la fois Phèdre, Evita Peron et Mme Ceaucescu. Eric Guérin a plus de difficultés à porter ce rôle écrasant. Cette pièce a la beauté et la grandeur de certains films de Bergmann où les couples se livrent à une guerre grandiose et destructrice qui est comme la face noire des grandes histoires d’amour. »
Alain Neurohr, le Journal du 20e, mai 2007

« Le Président : une pièce de théâtre à la fois plaisante et surprenante […] Début d’une pièce, passionnante, fascinante, mis en scène dans un style moderne. Un spectacle construit en deux parties de près de trois heures. Des acteurs de talents dont l’énergie s’accroît au fur et à mesure de l’histoire. Avec une Dominique Valadié (la présidente) qui ne lâche pas son public par une présence sur scène assez affrontée et cynique. Eric Guérin, en président qui s’abandonne à la comédie du pouvoir, sans oublier, Charlotte Clamens et Philippe Grand’Henri, qui apportent un peu de fantaisie. La pièce insurrectionnelle, reste néanmoins plaisante et drôle. Elle aurait mérité un plus large auditoire dans cet hémicycle de l’Hippodrome où les spectateurs présents, ont tous apprécié l’instant. – « Je n’ai pas vu passer le temps et Dominique Valadié est surprenante qu’elle grande comédienne ! » confiait une spectatrice ravie de sa soirée. »
La Voix du Nord
, 25 mai 2007

LE PRESIDENT

de Thomas Bernhard

 

 

Mise en scène
Blandine Savetier

DISTRIBUTION
Avec
Dominique Valadié, Charlotte Clamens, Eric Guérin, Philippe Grand’Henry
Compositeur
François Marillier
Dramaturgie
Waddah Saab
Scénographie
Emmanuel Clolus
Lumières
Philippe Berthomé
Costumes
Claire Risterrucci
Assistant à la mise en scène
Grégoire Aubert
PRODUCTION

Cie Longtemps je me suis couché de bonne heure | La Comédie de Béthune | Théâtre national de la Colline |  Théâtre de la Place, Liège

 

DATE DE CREATION
du 19 au 23 février 2007 Le Palace, Comédie de Béthune
avril-mai 2007 La Colline
TOURNEE

Comédie de Béthune | Théâtre national de la Colline | Hippodrome de Douai | Théâtre de la Place, Liège