Neige est un roman ample, le plus foisonnant de l’oeuvre d’ Orhan Pamuk. L’auteur y plonge dans les grands problèmes politiques qui secouent la Turquie contemporaine : islamisme, laïcité, nationalisme, démocratie, tradition et européanisme, richesse et pauvreté. Il le fait avec une acuité prémonitoire au regard des événements qui secouent le Moyen-Orient aujourd’hui, donnant à voir sans aucun simplisme ou démagogie les positions, la pensée et les ressorts de ses protagonistes.Le poète Ka, revenu de son exil à Francfort, est recruté par un journal Stambouliote pour enquêter sur des suicides de jeunes filles voilées à Kars, ville de l’extrême est de la Turquie et suivre les élections municipales qui vont s’y dérouler. Dans cette ville frontière coupée du monde par une tempête de neige et en pleins troubles liés à cette élection à haut risque, il se retrouve pris entre les autorités kémalistes laïques et les islamistes, qui tous veulent instrumentaliser les filles voilées, les suicides et le poète qu’il est. Ka est venu aussi à Kars pour retrouver la belle Ipék, jadis connue à l’université. La neige qui nimbe la ville lui confère une poésie mélancolique, propre aux lieux oubliés du monde, où se répondent avec une intensité fiévreuse le vide existentiel et la recherche du sens. Ka y retrouve surtout son inspiration poétique perdue. Il traverse comme un derviche les événements extraordinaires qui secouent la ville, la roue de l’histoire se met en branle et finit par le happer à son tour.

S’appuyant sur une trame politique, Orhan Pamuk déploie dans cette histoire aux multiples strates, une réflexion sur la liberté et le suicide, l’art et l’amour, la foi et le sens de la vie, la solitude et la question de l’appartenance. Dans des développements qui tracent une filiation avec Dostoïevski, Pamuk questionne ces thèmes fondateurs, éclairés ici par la lumière singulière d’Istanbul, ville d’Orient et d’Occident, dont sont originaires les protagonistes principaux. Neige donne à voir avec une justesse inégalée, les regards croisés de l’Europe et l’Orient musulman sur ces questions qui structurent l’Humain. Là résident la beauté et l’urgence de ce roman, miroir de la rencontre toujours recommencée entre l’Europe et l’Orient Musulman, et des tensions vives et tellement actuelles qu’elle porte.J’ai souhaité adapter Neige au théâtre pour donner à entendre la richesse et l’actualité de cette oeuvre, m’emparer de ses thématiques brûlantes, faire vivre avec le langage du théâtre le dialogue entre l’Europe et l’Orient, à un moment où les crispations identitaires et religieuses nous enferment dans des logiques meurtrières, de part et d’autre de la Méditerranée.

Je vois dans Neige une matière théâtrale puissante. Non seulement le théâtre, les acteurs, la question de l’art, jouent un rôle essentiel dans l’intrigue même du roman, mais ses dialogues et son contenu déployé dans une diversité de formes fournissent la matière d’un théâtre de la pensée, qui est au cœur de mon travail. Neige nous ramène aux sources du théâtre. Orhan Pamuk a placé son roman sous le signe de la tragédie, sans se priver d’un humour qui peut tourner à l’ironie. Il en a fait un roman politique au sens noble du mot, parce qu’il interroge les pensées profondes, intimes par lesquelles des hommes cherchent à s’inscrire dans une Cité, tentent ainsi de donner un sens à leur vie.

Le tour de force de Pamuk est que l’âme tourmentée de ses personnages hante notre imagination. Qui sont ces autres si différents et si proches ? Nous ne pouvons appréhender ce genre de connaissance en lisant les journaux ou en regardant la télévision.
« L’art du roman, c’est la façon dont on peut changer la représentation qu’on se fait de l’autre, de l’étranger, de l’ennemi ». Ce chuchotement de Pamuk fait écho à mon désir de mettre en scène Neige. Transformer la perception des frontières entre nous et les autres. Derrière chaque grand projet se trouve le plaisir jubilatoire de donner vie à une créativité qui me pousse à forcer les limites de ma propre identité.

Blandine Savetier

 Propos recueillis par Thierry Bouvard lors d’une interview d’Orhan Pamuk dans le cadre du reportage sur Neige pour l’émission 64′ diffusé sur TV5 Monde le 25 mars 2017 

OP: Ce roman, je l’ai écrit en 2001 en Turquie et j’avais de nouveau envie de revivre le roman. Ce livre était resté derrière moi. Mais il y a 3 ans, Blandine (Savetier) a commencé à l’adapter. Le dernier coup d’état militaire a également eu un effet. Je savais que ce livre imaginé et écrit 20 ans plus tôt était vivant. Mais je voulais le voir vivre sur scène. Je suis heureux de cette adaptation. Et j’ai senti que mon livre était vivant dans cette adaptation en Français. J’ai beaucoup aimé l’adaptation de Blandine. Je suis admiratif de l’enthousiasme des acteurs, de leur densité, de leur implication dans le jeu.

TB: L’Homme est toujours obligé de plier devant les groupes sociaux que sont l’armée, la religion, l’état?

OP: Non. L’armée, l’autorité, l’état et plus encore la tradition et la religion organisée ou alors ce qu’on nomme la pression du quartier, la pression sociale, tout cela est écrasant, c’est vrai. Mais l’être humain a aussi la liberté, la force et l’imagination nécessaires pour s’opposer à cela. Dans la Turquie d’aujourd’hui, des démocrates, des esprits libres, des esprits critiques, sont hélas contraints de fuir leur pays. Toujours la même intolérance, toujours les mêmes oppressions, toujours la même obligation de fuir pour ceux qui osent émettre des critiques. Ce sont toujours les mêmes problèmes.

TB: Est-ce que les écrivains, les artistes sont capables de maintenir cette flamme de la liberté?

OP: La littérature permet de diffuser des idées mais aussi de comprendre les situations. L’art, la littérature ont évidemment un rôle important dans les sociétés oppressives et sont toujours à l’œuvre pour défendre la liberté, l’individu et pour s’opposer. En écrivant ce roman, je disais aussi aux laïcs autoritaires qu’ils traitaient mal les conservateurs. Si maintenant je devais réécrire ce roman, je dirais aux Islamistes autoritaires au pouvoir qu’ils se comportent mal envers les laïcs occidentalisés. Mais les façons d’agir, l’oppression de l’état, la rhétorique, la langue sont hélas identiques. 

[…]

Ipek : La Gazette prétend que tu vas lire ce soir ton dernier poème.

Ka : Je n’ai pas de dernier poème à lire. Le silence m’a enseveli en Allemagne… (temps)
Je n’ai plus écrit depuis 4 ans. Pourquoi es-tu venue vivre à Kars ?

Ipek : Je suis venue avec Muhtar, il a repris l’affaire de son père, et il a fait faillite. Ma soeur et mon p.re sont venus après, Kadife n’a pas réussi ses examens à Istanbul. Elle a pu entrer à l’école Normale ici. L’homme assis derrière moi, c’est le directeur de l’école… Nous n’arrivions pas à avoir d’enfant, j’ai consulté les meilleurs médecins, et cela ne donnait rien, nous nous sommes séparés. Au lieu de se remarier, Muhtar s’est adonné à la religion.

Ka : Pourquoi tout le monde s’adonne à la religion ?

(Ipek ne répond pas, ils regardent la télévision accrochée au mur.)

… Pourquoi tout le monde se suicide, dans cette ville ?

Ipek : Pas tout le monde : les jeunes filles et les femmes.

Ka : Les hommes s’adonnent à la religion et les femmes se suicident. Pourquoi ? Il faut que je voie Muhtar pour mon reportage sur les élections.

(Ipek téléphone à Muhtar)

Ipek : … Vers cinq heures, au siège de son parti. Il t’attend… Tu es vraiment venu jusque-l. pour ton article sur les .élections et le suicide ?

Ka : Non. Je suis venu pour t’épouser.

(Ipek éclate de rire puis rougit. Long silence.)

Ipek: J’ai toujours su que tu serais un bon poète. Je te félicite pour tes livres.

« À la lumière des événements récents en Turquie, cet ouvrage, Neige, publié en 2002, apparaît comme visionnaire. Tout est là : la violence politique, les tensions entre islam et laïcité, entre la capitale et la province, l’individu et la communauté, l’Europe et l’Orient, les atteintes à la liberté d’expression. On ne saurait pour autant réduire cette grande œuvre de fiction à ses liens avec l’actualité, Blandine Savetier l’a bien compris. Elle signe un beau spectacle polyphonique, servi par des acteurs de toutes origines, qui plonge au cœur des questionnements de l’être humain et de l’artiste. « Je veux un Dieu qui comprenne ma solitude », dit Ka, éternel prisonnier d’une tempête de neige qui ne finit jamais. »
Sophie Joubert, L’Humanité, 06 février 2017

 

« Comme autant de flocons dans la tempête de neige, les idées tourbillonnent à la limite de la collision. Sont interrogés l’islamisme politique et sa violence, ses impasses et ses mauvaises solutions, mais aussi le consumérisme occidental et ses limites, le rapport Orient-Occident. Blandine Savetier, comme le roman d’Orhan Pamuk, aborde les questions existentielles, philosophiques, politiques par l’image, l’imaginé, le vécu quotidien, le sentiment, à hauteur d’être humain, avec ses aspirations et ses limites. Non pas de la théorie assénée, impérieuse. » 
Christine Zimmer, Dernières Nouvelles d’Alsace, 08 février 2017

 

Neige – revue de presse

NEIGE

d’après le roman de Orhan Pamuk

 

Traduction
Valérie Gay-Aksoy, Blandine Savetier, Waddah Saab

Mise en scène
Blandine Savetier

Adaptation
Waddah Saab, Blandine Savetier
avec l’aide amicale de Orhan Pamuk

DISTRIBUTION
Avec
Sharif Andoura, Raoul Fernandez, Cyril Gueï, Mina Kavani, Sava Lolov, Julie Pilod, Philippe Smith, Irina Solano, Souleymane Sylla et les voix de Baya Belal et Laurent Papot

Dramaturgie et collaboration artistique
Waddah Saab
Assistanat à la mise en scène
Florent Jacob
Scénographie
Ludovic Riochet en collaboration avec Blandine Savetier et Florent Jacob
Accessoires et assistanat à la scénographie
Heidi Folliet
Lumière 
Daniel Lévy
Musique
SAYCET
Vidéo
Victor Egéa
Costumes
Léa Gadbois-Lamer
Dessins et graphismes 
Jérémy Piningre
Réalisation décors & costumes
Théâtre National de Strasbourg

Réalisation des films 
Johan Legraie et Blandine Savetier (à Kars) | Claire Rouvillain, Morganne Shelford et Sarah Tcheurekdjian (à Paris) | Montages Cécile Dubois | Effets spéciaux Stef Meyer

Stagiaires
Mise en scène Marina Dumont | Costumes Mélanie Giraud 

PRODUCTION

Production Théâtre National de Strasbourg | Compagnie Longtemps je me suis couché de bonne heure

Coproduction La Filature – Scène nationale de Mulhouse | Théâtre des Quartiers d’Ivry – La Manufacture des Oeillets | Le Liberté – Scène nationale de Toulon | La Criée – Théâtre national de Marseille | Maison de la Culture de Bourges | La Comédie de Saint-Étienne – Centre dramatique national

Avec le soutien de la Colline – théâtre national | du TARMAC – La scène internationale francophone | de la Gaîté Lyrique et des Plateaux Sauvages | de la Friche la Belle de mai | des Rencontres à l’échelle pour les résidences de création

Avec l’aide de de la DGCA | de la DRAC Hauts-de-France et du Conseil départemental du Pas-de-Calais 

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National

Le spectacle fait partie du programme CircleS de l’Institut Français

Le roman Neige est publié aux éditions Gallimard 

DATE DE CREATION
le 1er février 2017 au Théâtre National de Strasbourg
TOURNEE

du 1 au 16 février 2017 création au Théâtre National de Strasbourg

le 14 mars 2017 au Bateau Feu – Scène nationale – Dunkerque

du 18 au 28 mars 2017 Théâtre des Quartiers d’Ivry – La Manufacture des Oeillets – Centre dramatique national du Val-de-Marne 

du 26 au 29 avril 2017 à La Criée – Théâtre national de Marseille

les 11 et 12 mai 2017 au Théâtre Liberté – Scène nationale – Toulon

DATES A VENIR

les 5 et 6 octobre 2017 à la  Maison de le Culture de Bourges 

les 18 et 19 octobre 2017 à la Comédie de Saint-Étienne – Centre Dramatique National

les 19 et 20 janvier 2018 à La Filature – Scène nationale – Mulhouse

Arte Journal, 07 février 2017, TNS Theatre national Strasbourg 

Neige, reportage, 64′ sur TV5Monde