OH LES BEAUX JOURS Samuel Beckett

Oh les beaux jours est une œuvre lumineuse. Je suis fascinée par la simplicité élaborée de la langue de Beckett, son écriture trouée, son questionnement moqueur, sa forme tragi-comique.

Il y a dans Oh les beaux jours, dans la parole qu’y déploie Winnie, une manière d’être à la vie qui combine la plus exigeante lucidité et la plus exquise élégance devant la vieillesse et la décrépitude. Ce subtil accord est à l’origine de l’attirance que j’ai toujours eue pour cette pièce.

Winnie est à notre image, sa vie à la nôtre, elle le sait, nous ne le savons pas ou feignons de ne pas le savoir. Comme dit Gogol dans « Les Ames mortes », si nous était montré l’être que nous allons devenir dans notre vieillesse, à quarante ans d’intervalle, nous serions terrifiés. Winnie sait sa déchéance et sa fin inéluctable. Toujours elle revient au présent et rend hommage à la grande bonté. Bonté de qui, de quoi ? Peu importe, Winnie a l’art de faire face à la décrépitude, au vide. Elle se laisse traverser par le bonheur fugace devant les petites choses. Plus le déclin s’installe, plus la vie est vide, plus ses possibilités s’épuisent, plus ce qui reste, si petit soit-il, est digne d’émerveillement.

Il y a bien sûr le doute qui ronge, la mélancolie du souvenir évanescent, qui étranglent la parole, le pistolet posé à côté comme pour rappeler la possibilité du suicide, mais toujours revient la parole d’émerveillement, voire de gratitude. Elle parle sans cesse pour remplir le vide et aussitôt demande pardon pour ces mots que l’on ne peut s’empêcher de dire, qui toujours font le constat de l’épuisement.

A une autre époque, les ermites et les saints s’isolaient volontairement dans le désert pour se détacher des tentations de ce monde, lutter avec acharnement contre elles pour s’égaler au créateur. Il y a chez ces ermites comme chez le « Sisyphe » de Camus, une volonté d’héroïsme que n’a pas Winnie, qu’elle n’a pas à avoir. D’une certaine manière, Winnie est au-delà de cette lutte, elle s’abandonne avec mélancolie, émerveillement, et humour à sa fin inéluctable.

Vivre, à l’endroit où écrit Beckett, à cet endroit de parole où tout est dominé par le constat de la chute inexorable, on ne saurait en dire le pourquoi. Mais la proposition que fait Winnie sur le comment, comment vivre à ce niveau de conscience, est simplement belle. La flamme du désir est maintenue à l’intérieur de l’épuisement, la force de l’espoir fait face au désenchantement du monde et c’est cette tension qui m’intéressait à mettre en jeu.

Sa pulsion de vie vient de la puissance de son imagination. Elle s’abstrait de la réalité et des forces naturelles, recrée un univers onirique, fait revivre les êtres du passé. Travailler cette attitude de vie, puiser cette énergie vitale, c’est rechercher un idéal de présence et d’ironie dans le jeu de l’acteur, qui est le cœur même du théâtre que je poursuis.

J’ai désiré transposer cette force dans la mise en scène, dans l’utilisation des objets comme le font les enfants qui transforment les objets ordinaires en éléments d’un univers extraordinaire. Mais aussi dans le jeu avec le langage, dans sa construction et déconstruction immédiate, dans ses ruptures et variations.

Beckett parle d’un désert, d’un espace brûlé, surexposé, qui se consume. Il nous met face à un monde où il n’y a plus que deux êtres vivants et quelques objets. La raréfaction des objets leur donne un caractère totémique. Et autour il installe un vide. Je cherchais un espace qui nous confronte à l’épreuve du vide, qui affranchisse l’humain de sa dimension sociale, renvoie au vertige des questions essentielles.

En même temps, Beckett choisit, pour parler de l’humanité, un couple, dans tout ce qu’il a de concret, ce qu’il reste d’amour dans cette relation au quotidien entre Winnie et Willie, ce qu’il y a de jeu vivant entre ces vieux amants, entourés d’objets d’une banalité tellement déconcertante (cold cream, journal, brosse à dents, dentifrice…).

C’est toute l’humanité prise dans un désert brûlé, aux limites de l’humanité, qui nous permet de voir ce que, d’habitude, on ne voit pas, en un mouvement de drame dédramatisé.

Avec le scénographe Emmanuel Clolus, nous avons cherché un espace simple, radical, mais qui garderait une sensualité féminine. Un espace qui renverrait aux confins d’un monde, étranger. Quand j’étais enfant, je rêvais de pouvoir un jour toucher le bout du monde. Je marchais, marchais en direction de l’horizon, il n’en finissait jamais de reculer.

Aborder Beckett, c’est penser à des comédiens singuliers. De certains acteurs émanent une identité plurielle, du trouble, qui ouvre des espaces imaginaires, c’est le cas de Yann Collette et de Natalie Royer.

Je cherchais des êtres héritiers de son questionnement moqueur, capables de porter avec un comique mélancolique l’écartèlement de sa langue.

Faire jouer Winnie par un acteur–homme, n’est pas une volonté de toucher au sens de l’œuvre de Beckett, au contraire. Dans le théâtre auquel je crois, la vérité de l’acteur vient de l’intérieur et non de l’extérieur. Si l’acteur s’accapare un rôle dans son paysage intérieur, il l’habitera de manière crédible.

C’est ce qui fait qu’un jeune homme peut jouer un rôle de vieillard, un homme incarner un tigre, une actrice jouer Richard II, l’acteur japonais Kazuo Ohno n’a interprété le rôle d’une jeune fille qu’à un âge avancé.

C’est le rapport de ces comédiens au texte, à la figure, qui prime pour moi et non la question de la carte d’identité.

N’avons-nous pas besoin du simulacre pour arriver à l’humanité ? Le masque, la métamorphose, sont des conventions que nous reconnaissons comme une connaissance de l’humain.

Ma démarche a consisté à suggérer, à faire surgir du désir, du trouble du corps de l’acteur, plutôt que de le travestir. Par une attitude vibrante, l’acteur peut donner vie au rôle et ne jamais verser dans la caricature ou le cliché.

Coller l’acteur et le personnage est une voie qui n’est pas la mienne. Le théâtre que je défends est un théâtre de jeu. Le corps transformé, est source de jeu, c’est aussi un désir d’échapper à l’emprise du réalisme et de me placer du côté de la métaphore et du théâtre de la pensée.

Beckett fait une sorte d’hommage « dérisoire » à la femme dans Oh les beaux jours. Il regarde une femme à travers lui-même. Yann Collette reprend à son compte ce regard d’homme posé sur la femme. Révéler la féminité qui est dans son être, explorer son double voilà ce que nous visons. Comment mieux parler du féminin sinon en usant de la métamorphose, en jouant subtilement sur cette frontière troublante. Dans le texte, il y a ce jeu d’un va-et-vient entre l’être et le paraître.

Je suis une femme qui met en scène le texte d’un homme, et cette inversion peut toucher à quelque chose du geste de Beckett.

Dans Oh les beaux jours Winnie dit que tout est illusion et nous en donne une démonstration. Elle jette l’ombrelle qui vient de brûler miraculeusement, clamant qu’elle sera à nouveau là demain, comme si rien ne s’était passé, de même pour le miroir qu’elle casse sous nos yeux. Par ce geste elle exalte l’artifice du théâtre, et Beckett met en avant le faux érigé en faux-vrai et joue à relier les contraires.

Oh les beaux jours, de Samuel Beckett créé en 2011 au Centre dramatique National du Nord Pas de Calais puis tournée au CDN d’Aubervilliers en 2012, et tournée 2013 à Toulouse, Bourges, Limoges.

« Un grand écart Cette Winnie signe une petite révolution. Pour la première fois en France, le rôle est tenu par un homme, Yann Collette. Irène Lindon, la directrice des Editions de Minuit, l’a accepté parce que Blandine Savetier a su la convaincre qu’il ne s’agissait pas de trahir la sacro sainte indication de Beckett […] – « Il fallait que je la dépoussière, j’avais besoin d’opérer un grand écart, introduire une rupture avec la coquetterie bourgeoise véhiculée par les différentes Winnie dans la lignée de celle de Madeleine Renaud. Un corps travesti dégage du trouble […] Yann Collette ressemble à une vieille femme égarée dans un casino ou une maison de retraite. Son mamelon en plastique noir ressemble à une coulée de lave. Sa voix à peine éraillée, nous emmène dans ce monde de la vieillesse où le masculin et le féminin se confondent. » La solitude de Winnie, « cette damnée de l’espérance », comme le disait Jean-Louis Barrault, n’en est que plus déchirante. »
Brigitte Salino, journal Le Monde

 « […] Le désarroi de cette femme, la lucidité désespérante de Beckett sur le temps, sur la mémoire, sur l’amour, sur tout ce qu’on veut, une femme qui sent que les choses s’en vont et qui essaie de les retenir, ça on l’a dans le Oh les beaux jours qui est joué pour la première fois par un homme, et c’est Yann Collette et c’est mis en scène par Blandine Savetier. Et ça se joue au théâtre. Il est travesti en femme, il a une perruque de cheveux blancs, une barrette, des pommettes un peu trop rouges, on dirait ces femmes qu’on voit soit dans les casinos soit dans les maisons de retraite qui essaient de […] et petit à petit, il y a quelque chose qui change et ça devient vraiment comme peut-être profondément le travesti, c’est à dire qu’une frontière entre le masculin et le féminin s’efface complètement et là, on est vraiment dans le gouffre de ce que peut dire Beckett dans cette pièce et là, c’est absolument admirable et c’est déchirant. »
La dispute, Brigitte Salino, France Culture, le 6 février 2012 

 « Yann Collette « est » le personnage, il incarne Winnie. Il n’est pas un homme qui joue une femme, il est Yann Collette qui, de tout son talent, son autorité, joue Winnie. Willie dans cette version, est joué par une femme, Nathalie Royer. On imagine que cela équilibrait le jeu dirigé par Blandine Savetier. Par-delà la métaphysique et les sombres sentiments de l’Irlandais sarcastique qu’est aussi Samuel Beckett, il y a la musique très particulière de Oh les beaux jours. Il faut avoir de l’oreille, le sens des suspens, du silence lorsque l’on interprète la partition de Winnie, comme celle, beaucoup plus brève, de Willie.
Yann Collette laisse monter sa poésie très personnelle, mais il ne renonce pas à sa personnalité forte, jusqu’à une certaine autorité. Un ton très affirmatif, tout en douceur, mais qui n’appelle pas la discussion ! Mais il laisse entendre aussi tout ce qu’il y a de délétère dans ce personnage. »
Armelle Héliot, le blog du Figaro

« L’acteur, qui compose un personnage à la féminité exacerbée, fait littéralement corps avec cette partition dans laquelle il semble que les mots, ne pouvant plus nommer les choses, les suppriment du lexique au fur et à mesure. Yann Collette arrive à l’abstraction pure. Rien dans ses gestes du travesti minaudent. Ce n’est d’ailleurs pas le propose de Blandine Savetier qui s’est inspirée de la danse butô et singulièrement du grand artiste nippon Kazuo Ohno […] »
L’Humanité

« C’est le remarquable Yann Collette qui s’empare de cette pièce, avec la virtuosité qu’on lui connaît, conférant à la partition de son personnage hauteur, intelligence, musicalité. »
La Terrasse

« J’ai vu Yann Collette dans la mise en scène de Blandine Savetier et je dois dire que je suis dans une admiration sans borne pour la capacité extraordinaire à jouer ce texte exactement comme, il me semble, Beckett doit être joué et monté, c’est à dire avec une fluidité extraordinaire et une évidence pour des choses qui, dès qu’elles sont un peu exagérées, un tout petit peu jouées, sur jouées, deviennent tout à coup inaudibles et s’éloignent totalement du propos de Beckett. Une mise en scène qui renouvelle l’écoute de la pièce et fait entendre l’humour, la tendresse et la cruauté du regard de Beckett sur l’humain, la dernière image, la montée du mamelon par Willie, est d’une poésie déchirante. »
Philippe Meyer, France Culture, février 2012 (émission du dimanche après midi)

Dans la chronique de Philippe Meyer sur France Culture de 7h56 à 7h59, le 13 juin 2012, Philippe Meyer citait chronologiquement tous les spectacles qui ont fait date pour lui et qu’ils l’ont marqué intimement comme être humain, depuis qu’il est un jeune spectateur : notre Oh les beaux jours fut cité.

OH LES BEAUX JOURS

de Samuel Beckett

 

Mise en scène
Blandine Savetier

DISTRIBUTION
Avec
Yann Collette, Natalie Royer
Scénographie installation
Emmanuel Clolus
Création lumière
Stéphanie Daniel
Création son
François Marillier
Costumes
Sabine Siegwalt
Maquillage
Cécile Kretschmar
Magie
Benoît Dattez
Dramaturgie
Waddah Saab
Assistanat
Véronique Sacri
Régie générale
Romain Crivellari
PRODUCTION
Compagnie Longtemps je me suis couché de bonne heure

Coproduction La Comédie de Béthune, Centre dramatique national du Nord-Pas de Calais

Coproduction pour la reprise Théâtre de la Commune, Centre dramatique national d’Aubervilliers

avec le soutien de Béthune 2011 Capitale régionale de la Culture | de la DRAC du Nord-Pas de Calais | du Jeune Théâtre National (soutien artistique)

DATE DE CREATION
en janvier 2011 à la Comédie de Béthune
TOURNEE
en avril dans le cadre de Béthune Capitale Régionale de la Culture

en janvier et février 2012 Théâtre de la Commune d’Aubervilliers

en mars, avril, mai 2013 Maison de la Culture de Bourges, Théâtre national de Toulouse, Centre dramatique national du Limousin